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Du Père - Antony

DU PÈRE

Voilà un thème d’actualité qui n’est, à mon sens, pas suffisamment « traité ». On parle beaucoup, depuis plusieurs décennies, des femmes, de leur promotion, et de la manière dont elles peuvent prendre une place plus active, et surtout plus reconnue dans la société actuelle. Et c’est une bonne chose. Mais on oublie, trop souvent, à mon sens, les difficultés qu’éprouvent, du coup, les pères à être père. Déstabilisés, ils sont souvent, plus qu’on ne le sait, et plus qu’ils n’en disent dans des positions très incommodes.
Sans donner dans trop d’abstraction, il sera question ici de la place du PÈRE, dans son aspect conceptuel, et, autant que possible, indépendamment de la situation concrète, psychologique, sociologique, idéologique, de l’époque que nous vivons. Vaste entreprise, mais qui mérite d’être tentée… Les situations concrètes, nous ne les nions pas, mais il est important, pour une réflexion plus large, de les dépasser.
Plusieurs paragraphes essaieront ici d éclaircir les choses…


1) La loi

Le rôle des pères a beaucoup changé depuis ces dernières années. Et pourquoi pas ? Il n’est rien, en soi, qui puisse s’y opposer, mais, sans doute, pas dans n’importe quelles conditions. Par exemple, si un père s’occupe de son nourrisson, ce qui ne peut être que souhaitable, il n’est pas question, non plus, pour la santé psychique de l’enfant, qu’il « joue » la seconde mère. Et, ceci, pour une bonne raison : il a à maintenir l’attachement singulier d’une mère à son enfant, lequel passe nécessairement par des liens physiques (modifications des formes du corps durant le temps de la grossesse, par exemple), ce que le père, bien sûr, ne connaît pas. Une femme qui accouche a senti son corps changer : voilà qui secrète aussi des modifications psychiques de la conscience de soi. L’état psychique, disons singulier, d’une mère par rapport à son enfant, dans les premiers mois qui suivent la naissance est nécessaire à la vie psychique naissante de l’enfant. On pourra, à ce propos, s’en référer à ce qu’en dit Winnicott dans son livre : « Jeu et réalité ».
Pour récapituler, reprenons : les pères vivent les naissances très différemment des mères, pour mille raisons physiques et psychiques, tout à la fois.
Il s’agit simplement de le savoir pour que chacun puisse tenir sa place dans les meilleures conditions possibles. Banal sans doute à dire, mais à garder en mémoire…

Passons, maintenant, apparemment, à autre chose.

À refaire un peu d’histoire, très rapidement esquissée, on se souviendra que les hommes ont, en Occident, eu la suprématie, depuis longtemps, au détriment des femmes. Mais, depuis maintenant plus de cent ans, il est question du déficit des pères, de l’inanité du patriarcat, de la volonté des femmes à exister autrement, etc.
Sur un plan plus concret, on sait que depuis plusieurs décennies, il est de plus en plus de divorces, demandés quatre fois sur cinq par les femmes : c’est le balancier de l’Histoire : d’une position de soumission intenable pour les femmes, on passe à une libération, qui, sans doute, souvent bénéfique, mais parfois illusoire, ne donne pas forcément une liberté humaine et vraie, une consistance de vie souhaitable psychiquement. 

Revenons une fois de plus à notre question : que devient la notion ou le concept de père, et que peut-on en dire ? On l’a déjà dit : la place du père, dans le meilleur des cas ne peut consister qu’à représenter l’autre de la mère : altérité nécessaire, pour que l’enfant, plus tard, puisse s’ouvrir au monde, via la différence qu’il perçoit entre son père et sa mère.
Autrement dit, le rôle du père est bien de s’introduire, comme tiers, entre la mère et l’enfant, pour permettre que la dyade mère-enfant (nécessaire) ne débouche pas, en même temps sur une sorte d’enfermement qui empêcherait l’enfant de s’ouvrir au monde. C’est à ce rôle d’altérité qu’est convoqué le père. 
Il n’est pas question, ici, de donner dans une perspective œdipienne trop simpliste, et trop schématique. Il reste cependant vrai que le père, comme tiers, doit ouvrir au monde, et donc permettre à l’enfant de se « socialiser », comme il a coutume de dire, bien sûr que les mères peuvent aussi ouvrir au monde leur enfant ; mais il vaut mieux que ce soit un tiers qui s’en occupe. On me dira qu’il est beaucoup de cas de figure différents : mères seules, etc. et ce n’est pas, heureusement une catastrophe, loin s’en faut. Tenons-nous-en, dans cet article, à des propos conceptuels généraux. On pourrait aussi m’objecter qu’il est des civilisations qui connaissent des systèmes d’organisation sociale différents. On pensera, par exemple, à Malinowski qui démontre que le « système œdipien » n’est pas universel. Entendu, mais ceci est encore une autre Histoire…

Par ailleurs, et ce qui va suivre n’est pas sans rapport avec ce qui précède, on peut poursuivre ces réflexions, en prenant en compte ce que l’on pourrait appeler la mentalité ou l’idéologie actuelles ou contemporaines. Et elles sont plus que préoccupantes, liées qu’elles sont, me semble-t-il, justement au concept de père. Je m’explique. 
Tout le monde aura remarqué la mode, depuis quelques années, d’une sorte de mauvais personnalisme, d’un mauvais fétichisme, d’une mauvaise idolâtrie personnalisée. On est dans le culte d’un mauvais psychologisme, réducteur et destructeur : tel personnage politique, tel acteur ou artiste est interrogé sur sa vie. Il est porté aux nues !!! (On appréciera, je l’espère l’expression) ou voué aux gémonies, selon ce qu’il dit de son histoire ou de son passé. Que d'illusions !!! La vie psychique est plus compliquée que ce qu’il s’en dit ou que ce que l’on croit en savoir !!! On en arrive, soi-disant au nom de la simplicité ou de la spontanéité, a un simplisme affligeant !!! Ce qui fait défaut, dans ces propos, c’est l’idée de transcendance : rappelons-nous la colère de Moïse, portant les tables de La Loi, bafoué par avance et en son absence par la construction du veau d’or. On est dans le même schéma, même si des explications plus complètes mériteraient d’être données (mais pas dans le cadre de ces quelques lignes).
La transcendance est nécessaire à la bonne constitution du psychique humain ; et c'est le père qui doit la donner ; et c’est bien au-delà de ce qu’il a vécu : aucun humain ne se réduit à ce qu’il a vécu ou croit avoir vécu, et quoi qu’il en soit, il a un rôle à tenir, une fonction qui doit comporter une part d’impersonnel, voire d’universel. Le déficit de la fonction paternelle organise le manque de transcendance, et donc le mauvais psychologisme, dénoncé plus haut.

Pour résumer, disons que, si l’on omet cette dimension, on se trouve en butte à une sorte d’aplatissement général des générations, à un psychologisme qui avoisine l’absurde, à un écrasement sur le soi-disant concret de la vie. 
Aussi, le rôle des pères, pas facile, consiste-t-il à maintenir et à promouvoir cette dimension de transcendance, pour permettre aux générations suivantes un axe de vie qui ne se laisse pas balloté par les modes de l’époque. Vaste programme… 
On ajoutera qu’un père ne se définit qu’au futur antérieur : « il aura été ». Le père est comme la culture, c’est-à-dire ce qui reste quand on a tout oublié. Encore faut-il qu’il ait existé, comme père vivant, avec sa personnalité, son discours, etc. Voilà qui ne peut manquer de servir aux enfants de « socle identificatoire », et de se situer le mieux possible dans leur identité, même si, psychiquement, ils prennent d’autres voix(es). Mais, au moins, ils pourront s’appuyer sur l’idée : « papa disait ». Encore faut-il que papa ait dit…

2) Le métier de père
Il est trois métiers impossibles, dit Freud, celui d'éducateur, de père et de chef d’État. Laissons de côté les métiers d’éducateur et de chef d’État. Si le métier de père « serait » impossible, ce serait pour une bonne raison : on demande au père une sécurité absolue ; ce qui, bien évidemment n’est pas possible. De ce côté, il est, de toutes façons, voué à être défaillant ; on lui demande la sécurisation de l’inconnu, alors que son rôle est justement de préparer ses enfants à l’inconnu. Double entrave pour lui, posée de manière structurale, d’emblée…
C'est le temps-durée et le mouvement qui font la difficulté. Rien n’est jamais définitif ; le temps change tout, tout le temps. D’où l’impossibilité pour un père de fixer les éléments de manière absolue. Il n’est qu’un esprit terroriste qui puisse le viser, et heureusement, ne réussit pas. La transmission consiste donc à générer la possibilité de gérer le temps, le changement, le mouvement. D’où l’intérêt, pour un père, sans forcément raconter sa vie, de faire état des « lignes de force psychiques » qui ont présidé à son histoire propre. Pas simple, certes, mais nécessaire sans doute à la bonne santé psychique des enfants.

Récapitulons, et formulons les choses autrement. Si le mot « castration symbolique » peut apparaître problématique, il nous faut bien y venir. Il reçoit de nombreux sens, multiples, voire contradictoires. Insistons sur le fait qu’il ne doit pas être confondu avec la frustration. Il n’est pas question d’aplatir la castration sur la frustration, comme c’est souvent le cas. Pour faire simple, disons que la castration symbolique, au sens le plus noble du terme est comparable à la taille des rosiers Tailler un rosier n’est pas le mutiler. Mais lui donner des possibilités de vie. Voilà qui fait partie du rôle que doit assumer un père : tailler pour que ça pousse…
« Sois comme moi, et ne sois pas comme moi », voilà, en cette expression, ce que serait le message d’un père : non recevable et impossible à réaliser. D’où une précision : de même qu’il ne faut pas aplatir la castration sur la frustration, il faut aussi se garder d’aplatir l’identification sur l’imitation. Si la construction de l’identité, passe par l’imitation, elle ne doit pas y rester : la véritable identification passe par l’imitation, mais la dépasse, s’en affranchit.

Tout ceci représente ce que l’on doit avoir présent à l’esprit pour bien situer la place du père.

3) Éloge de la différence

Nietzsche dénonçait ce qu’il appelait l’instinct grégaire ; Heidegger fustigeait le « on », c'est-à-dire, dans les deux cas, la capacité à se fondre dans l’avis général, sans engager sa personne propre. Ce qui est mis en évidence, c’est bien l’individuation, c'est-à-dire la capacité à être soi (rien à voir avec l’individualisme).
On pourrait, mais, ce serait trop long ici, utiliser les travaux de René Girard, qui dénonce le mimétisme, c'est-à-dire la tendance humaine des sujets à se ressembler, à se rassembler simplement par désir de sécurité. Voilà qui avoisine ce que, sans doute, Lacan aurait assimilé à l’identification imaginaire. L’identification symbolique est très au-delà. Et c’est, là encore, le rôle du père, que de permettre la différence, pour promouvoir l’authenticité de l’identité.

Quelques remarques pour terminer : évoquons le deuxième principe de thermodynamique de Carnot où il explique (je résume brièvement, ce n’est pas un exposé d’épistémologie physique) que les éléments disparates d’un système (ici, ce pourrait être une famille, un groupe, etc.) tendent toujours vers l’homogénéité, vers l’abolition des différences. Et bien, justement, le rôle du père est bien de permettre cette différence. Pas une maigre tâche : Brassens le savait bien, lui qui chantait, on s’en souvient : « Car les gens n’admettent pas que l’on prenne une autre route qu’eux ».

On comprend bien, avec toutes ces données, que le métier de père soit, non pas sans doute impossible, mais difficile et parfois ingrat peut-être.

C
onclusion

La transcendance et la verticalité, pour de multiples raisons idéologiques et historiques, sont donc, depuis plusieurs décennies, battues en brèche. On l’a dit et on le répète.
Restons optimistes : c’est le fait des mouvements du balancier de l’Histoire. Souhaitons, à l’avenir, que d’autres équilibres émergent pour le bien des humains ; ces humbles lignes voudraient y contribuer. Beaucoup de sujets différents ont été ici abordés ou esquissés. De nombreux développements seraient à envisager, mais ce n’est qu’un article, ce n’est pas un livre.
Il y a, certes, matière à travailler…


Janvier 2010 

François SIMONNET - Psychologue, psychothérapeute, psychanalyste à Antony près de Fresnes.



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