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Pour une clinique du langage - Antony


Ces quelques lignes de réflexions empruntent à la fois à la philosophie, à la psychanalyse et à la linguistique. Elles sont sommaires, et chacune des disciplines évoquées pourra me reprocher de ne pas suffisamment approfondir la sienne et de trop emprunter aux deux autres.
Peu importe pour l’instant. L’intérêt, à long terme, sera de se donner les moyens de travailler les points qui interpellent. 
Ce sont des constats de la vie quotidienne, ou venus des patients qui sont les miens, qui m’ont engagé à ébaucher ce type de démarche.
On remarquera, au cours de ces lignes, le peu de références livresques. C’est à dessein. Mon but est de prendre la parole, la mienne, et non de composer avec ce qui a déjà été dit ou exprimé. En toute humilité, on ne peut rien souhaiter de mieux que chacun puisse parler en son propre nom, même s’il peut se sentir en dette par rapport à des auteurs éminents lus ou rencontrés.

Il sera donc question ici de la formation des mots, de l’impact que les mots ont sur la vie psychique et sa formation. Voilà qui engage à des réflexions diverses dont il appartiendra à chacun de faire une unité de pensée.

1) De la formation des mots 

Pas facile pour un nourrisson d’apprendre à parler. Le langage est avant lui, et il faut qu’il s’y fasse !
Nous ne parlerons pas ici d’orthophonie, ni des difficultés particulières propres à certains enfants ou adultes (dyslexies ou bégaiements par exemple), mais de la manière dont un nourrisson entre dans le langage, qui préexiste à sa venue au monde.
« C’est dans les mots que nous pensons », dit Hegel. 
Qu’est-ce à dire ?
Tout simplement, et ce n’est pas si simple, que les mots et la syntaxe façonnent le mode de pensée… Que penser engage à passer par les mots, même si tout ne passe pas par les mots : il est aussi de l’infra verbal.
Ce qui signifie qu’un nourrisson qui doit entrer dans le langage, le fait pour entrer dans la communauté des humains. Mais, bien sûr, tout (notamment les émotions et leur intensité) n’est pas exprimable verbalement. 
D’où un reste - incontournable - qui, sans doute, agit en silence et comme clandestinement. (Inconsciemment, dira-t-on ?).
Bion s’est beaucoup penché (à sa manière) sur cette question. Et il explique clairement que les sensations du nourrisson doivent peu à peu, dans le meilleur des cas, donner lieu à la création d’un appareil psychique, pour penser les pensées. Autrement dit, les sensations et les ressentis (appelés les éléments Beta) doivent pouvoir (grâce à l’attitude de la mère) promouvoir les éléments Alpha, qui représentent les pensées propres.
Ce qui veut dire que les sensations-émotions du nourrisson, (éléments Béta), contenus et transformés par la mère mettra l’enfant en position de penser véritablement, et de transformer en mots les dites sensations-émotions.
L’idée de Bion (je résume) est que le psychique représente un ensemble, au début disparate et fait d’éléments hétéroclites, que l’enfant doit apprendre à maîtriser : il doit se créer un appareil à penser ses propres pensées, pour se donner une unité de pensée, et ceci via les disponibilités psychiques de la mère à métaphoriser en pensées les sensations-émotions de son enfant.

2) Du statut des mots
Comment apprendre à parler ? Le nourrisson, sur la table à langer, ne comprend pas les mots mais les affects, que ça passe par le toucher, le regard, etc. 
Ce sont des sons, des mots, que l’enfant entend. Et il est mis en demeure de se les approprier pour entrer dans le monde des humains ; il a toute chance de pouvoir le faire si la relation à sa mère est bonne (suffisamment bonne ou good enough, dirait Winnicott).
Autrement dit, lorsque la vie des affects est régulée de manière satisfaisante, la mise en mots se fait naturellement.
Reste cependant qu’il faut à l’enfant, comme nous l’avons déjà dit, rentrer dans un langage, une syntaxe, qui lui préexiste. C’est la loi du langage verbal : il est d’autres modes d’expression qui ne sont pas à négliger : l’art, etc.
À entrer dans le langage verbal et sa syntaxe ou sa grammaire, l’enfant, probablement, (l’adulte aussi sans doute, mais selon d’autres modalités) perd quelque chose de ses affects d’origine : répétons-le : tout n’est pas exprimable dans les mots, mais c’est la loi de l’humanité ; il faut bien s’y faire.
Reprenons une nouvelle fois notre question : pour s’exprimer, il faut, entre autres, entrer dans le langage verbal, tel qu’il existe, même moyennant une certaine perte. En même temps, ce langage façonne la pensée, et lui donne forme. D’où cette indissoluble problématique : le langage permet l’expression du sujet, mais c’est aussi le langage qui façonne l’expression, lui imprime sa forme.

Pour illustrer ce que nous venons de dire, pensons à l’article de Mélanie Klein (Essais de psychanalyse) sur la formation du symbole. Elle explique comment, selon elle, naît le symbole dans l’esprit de l’enfant, eu égard à l’attitude de la mère. Une certaine dose d’angoisse est nécessaire à l’enfant pour qu’il comprenne que le symbole représente l’objet mais ne l’est pas. Plus tard, Hanna Segall montrera que c’est justement que c’est ce que le schizophrène ne peut pas faire : il ne peut comprendre qu’une pomme ne fait que représenter un sein : il prend la pomme pour un sein, ne fait pas la différence entre le sein et la pomme. Trop angoissant de faire face à la distance entre les deux objets… D’où une sorte de collage.

Résumons ces propos : disons ceci : entrer dans le langage verbal suppose l’acquisition du symbole, c'est-à-dire la compréhension qu’il existe une différence entre l’objet et ce qui le représente : le mot, par exemple.

Reste cependant une question importante. Les mots ont souvent plusieurs sens (polysémie). Et c’est heureux, sinon nous serions tous condamnés à une fixité qui immobiliserait la vie. D’où les possibilités d’humour, de processus linguistiques du rire que Freud et Bergson (entre autres) ont beaucoup travaillé.
C’est ce jeu entre référent, représentation et signifiant qui permet la communication. Et les règles d’interprétation du rêve (condensation et déplacement chez Freud ou métaphore et métonymie chez Lacan) sont là pour nous le montrer.

3) De ce que les mots imposent

Compte tenu de ce que nous venons de dire, il serait important de faire quelques remarques sur ce que nous pourrions appeler des « figures logico-linguistiques ». Expression qui mérite, j’en conviens, quelques explications.
Il est énormément d’expressions de la vie courante qui font appel à la symétrie, à la parité, à l’égalité. Voilà qui paraît, en fait, très radical.
Au-delà de la logique d’Aristote, que nous utilisons tous les jours, même si nous ne le savons pas, (notamment celle du tiers exclu), il est clair que nous pensons le plus souvent dans une logique binaire. Par exemple, on dira : « c’est beau » ou « ce n’est pas beau ». Mais il peut y avoir des degrés dans la beauté ! Bien des expressions verbales de la vie courante ne portent pas à la nuance et précipitent dans des formules radicales et nocives pour les capacités de penser.
Logique binaire nécessaire sans doute, mais réductrice à l’excès ; ce qui ne facilite pas les capacités de penser.
En poussant plus loin la réflexion, mais ceci mériterait un autre travail, plus approfondi, on pourrait, pour reprendre le mot de Hegel : « c’est dans les mots que nous pensons », analyser ce que nous pourrions appeler « l’esprit des langues ». La langue française a son esprit, la langue allemande aussi. Par exemple prenons le mot (allemand) « Aufhebung » : il n’a aucun équivalent en français. C’est à la fois supprimer, élever, transformer. C’est, on peut le dire ce sur quoi Hegel a fondé toute sa pensée. Voilà un mot fécond, qui aide à penser, mais qui ne reçoit aucune équivalence dans la langue française. Il serait possible de multiplier les exemples, mais, voilà qui dépasserait le cadre de cet article… 

Si toutes ces questions sont d’importance, c’est qu’il s’agit bien, notamment psychiquement parlant, d’éviter au maximum, ce que j’appellerais « l’enchâssement par les mots ». Je m explique : si le mode de langage imprime sa forme, du même coup, il impose une forme aux éléments de pensée qui peuvent être divers, disparates, ou hétéroclites : la forme modifie donc ces éléments et crée de manière qui peut être artificielle une certaine réalité. 
Donc, l’ordre que permet le langage risque aussi de s’imposer et du coup de manquer ou modifier, et quelques fois indûment, la désignation de la réalité. Or, ce n’est pas la forme qui doit faire le fond, sinon, c’est le fond qui se perd. Si les mots enchâssent, c’est la réalité qui est chassée. Le signifiant ne peut se donner le droit de régir, à lui seul, le signifié.
Il est un psychanalyste hongrois, Imre Hermann, dont la lecture passionnante pourrait être convoquée dans nos réflexions. Pas question de résumer ici son œuvre, mais peut-être d'évoquer ce que sa lecture inspire : si le corps est symétrique (deux oreilles, deux yeux, deux bras, deux jambes, etc.) serait-il pensable d’envisager que la logique binaire du langage verbal ne soit autre chose que la projection de la perception du corps ? On trouverait là une explication de la forme binaire du langage verbal et donc de la façon dont les formes verbales s’imposent à une réalité qui s’y trouve soumise et assujettie… Se méfier donc des formes verbales doit, en conséquence, appartenir à qui veut penser de la meilleure façon…

Sans doute, les langues orientales, par exemple, fonctionnent-elles tout autrement mais ceci est une autre histoire !


Conclusion

Si apprendre à penser est important, c’est que penser, affect compris, règle la vie psychique. D’où l’intérêt d’apprendre à penser aussi les règles du langage dans lesquelles nous pensons.
On se souviendra que, au-delà de tous les linguistes, et ils sont nombreux, des philosophes, des psychanalystes, des logiciens se sont beaucoup penchés sur ce thème de travail : il n’est que de citer Nietzsche (philologue de formation), Wittgenstein, Bion, Lacan, Derrida, etc., parmi bien d’autres…

Reste donc beaucoup à faire pour enrichir et élucider toutes ces questions. Nous y travaillons. Cet article n’est que programmatique…
Décembre 2009 

François SIMONNET - Psychologue, psychothérapeute, psychanalyste à Antony près de Fresnes.


Post-scriptum : 0h ! Surprise ! Au moment où je m’apprêtais à mettre cet article sur mon site, je découvre que Jacques LOUYS, Président de PSY DESIR, que je ne connaissais pas, a écrit, en 2006, un article avoisinant, intitulé : « Préliminaires à une clinique du langage et du social » ; comme quoi, ces réflexions sont, et à mon sens, à juste titre, préoccupantes pour les psy, même si les façons d’attaquer le problème peuvent être différentes !


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